
De retour à Dieppe après trente ans, j’ai vécu la ville à travers une dérive, un mode de déplacement caractérisé par une errance délibérée dans l’espace urbain. Cette approche privilégie les qualités affectives et matérielles de l’environnement plutôt que les itinéraires intentionnels. Ainsi, mon arrivée ne fut pas un retour touristique conventionnel, mais une rencontre façonnée par le temps, la mémoire et la perception incarnée. En me déplaçant dans le port et les rues avoisinantes, Dieppe s’est révélée comme un enchevêtrement d’architecture, d’infrastructures, de météo et de présence humaine. Ces expériences s’alignent sur les perspectives post-humanistes, où la perception humaine émerge en relation avec les agences matérielles de l’environnement (Barad, 2007).
Le terminal de ferry reliant Newhaven et Dieppe illustre ce qu’Augé (1995) nomme un « non-lieu ». Ces infrastructures transitoires facilitent le mouvement mais offrent des opportunités limitées pour des relations sociales durables ou la formation d’identité. La traversée en ferry de la Manche en est un exemple : les passagers partagent l’espace anonymement, liés uniquement par la logistique du voyage. Cependant, le débarquement perturbe ce non-lieu en réintroduisant une spécificité locale. Le port, la géométrie des rues et les imposantes falaises de craie situent immédiatement le visiteur dans un réseau de relations localisées.

La marche du port au centre-ville révèle un tissu urbain caractérisé par des temporalités stratifiées. Des rues étroites croisent de modestes places, et des façades de briques et de pierres témoignent à la fois d’entretien et de délabrement. Des éléments d’infrastructure tels que des câbles électriques aériens, des panneaux de signalisation et des échafaudages de rénovation indiquent une adaptation technique et sociale continue. Ces conditions matérielles reflètent le concept de Blok (2024) d’un monde technique hybride, où les environnements bâtis fonctionnent à la fois comme des structures matérielles et des processus métaboliques de transformation. Par conséquent, la ville n’apparaît pas comme un objet statique mais comme un assemblage en constante évolution.
Cet assemblage est vécu à la fois visuellement et affectivement. La dérive favorise la conscience des atmosphères, des changements subtils de lumière et du positionnement relationnel des corps dans l’espace. Par exemple, un petit café peint en jaune vif rompt les tons sourds de l’architecture environnante, créant un nœud affectif au sein du paysage urbain. De tels exemples démontrent que les émotions ne sont pas uniquement des états internes mais émergent à travers des interactions relationnelles entre les individus et les environnements. Celis Bueno et Schettini (2022), s’appuyant sur la philosophie de Simondon, appellent cela l’« affect transindividuel », où les émotions surgissent à travers des processus d’individuation partagés plutôt que de résider uniquement au sein des individus.

La théorie de l’individuation de Simondon offre un cadre précieux pour comprendre l’expérience de la redécouverte d’un lieu après de nombreuses années. Simondon (2020) postule que l’individuation est un processus continu par lequel les êtres et les environnements se co-constituent mutuellement. Le visiteur de retour perçoit non seulement une ville transformée au fil du temps, mais reconnaît également l’évolution de ses propres capacités perceptives et expérientielles. Ainsi, la dérive sert de site d’individuation renouvelée, où la mémoire personnelle s’engage avec les conditions spatiales contemporaines.
La photographie fonctionne au sein de ce champ relationnel. En tant que praticien de l’audio et du visuel, l’impulsion de documenter la ville demeure, mais l’acte de photographier passe de la capture d’objets discrets à l’engagement avec des processus dynamiques. Manning (2015) soutient que l’art opère par l’« artfulness », une pratique qui met l’accent sur le mouvement relationnel et l’expérience émergente plutôt que sur une représentation figée. En marchant à travers Dieppe, l’appareil photo s’accorde aux relations spatiales plutôt que d’affirmer un contrôle visuel.
Certains lieux de la ville mettent en évidence cette dynamique relationnelle de manière distincte. Par exemple, une devanture de magasin barricadée et couverte de graffitis présente une surface stratifiée d’inscriptions concurrentes : art de rue informel côtoyant une signalisation officielle annonçant une rénovation. Cette coexistence de formes expressives et réglementaires illustre comment les espaces urbains servent de sites de négociation entre l’autorité institutionnelle et la créativité informelle. Baker (2025) nomme ce processus « efflorescence », où les interventions artistiques transforment les rencontres de recherche en générant de nouvelles possibilités sensorielles et conceptuelles.

Le littoral étend ces interactions à un contexte écologique plus large. Les falaises de craie entourant Dieppe incarnent une présence géologique qui transcende la temporalité humaine. Debout sur la plage de galets, le son des pierres se déplaçant sous les vagues qui se retirent sert de rappel sensoriel des processus matériels en cours, indépendants de l’intention humaine. La théorie du réalisme agentiel de Barad (2007) l’élucide, proposant que le sens et la matière sont inséparables au sein d’intra-actions dynamiques. Ensemble, les falaises, la mer, le vent et l’observateur humain constituent l’expérience du lieu.
Des caractéristiques urbaines apparemment banales contribuent également à cet environnement enchevêtré. La signalisation routière régulant l’accès des vélos et les limites de vitesse illustre les efforts visant à structurer le mouvement humain. Cependant, ces cadres réglementaires coexistent avec des activités informelles : des cyclistes naviguant dans des rues étroites, des piétons s’attardant devant des cafés et des installations temporaires comme des cabanes de plage couvertes de graffitis le long de la promenade. Ces interactions démontrent que les environnements urbains fonctionnent comme des écologies socio-matérielles complexes plutôt que comme des systèmes strictement planifiés.

La cabane de plage sur l’esplanade illustre cette complexité de manière frappante. Couverte de graffitis aux couleurs vives, elle contraste avec les tons sourds de la mer et du ciel environnants. Bien que modeste par sa taille, elle fonctionne comme un point focal au sein du paysage côtier. La surface peinte introduit une intervention artistique, perturbant l’architecture fonctionnelle de la promenade. Ainsi, la cabane représente un micro-site de négociation esthétique entre l’infrastructure municipale, l’expression artistique et le contexte environnemental.

Les perspectives post-humanistes soulignent le rôle des agences plus-qu’humaines dans ces rencontres. Haraway (2003) met l’accent sur les relations entre « espèces compagnes » comme étant centrales pour façonner la perception et l’expérience humaines. Bien que son travail aborde principalement les relations homme-animal, ce concept s’étend à des interactions multispecies et matérielles plus larges au sein des environnements urbains et côtiers. Les oiseaux de mer tournoyant dans le port, le vent traversant la promenade et le son rythmique des vagues façonnent collectivement l’expérience sensorielle de la dérive.
La présence d’animaux, même fugace ou périphérique, invite à réfléchir à la manière dont la photographie médiatise la vie non-humaine. Baker (2019) observe que les représentations photographiques d’animaux révèlent souvent l’évolution des attitudes culturelles envers le monde plus-qu’humain. Dans le cadre côtier de Dieppe, les mouettes, la vie marine et les traces de la culture de la pêche relient la ville à des réseaux écologiques s’étendant au-delà de la sphère urbaine humaine.
Écrire sur le lieu dans ce cadre exige une attention particulière à la description spatiale et à la résonance émotionnelle. Mansfield, Shepherd et Wassler (2021) proposent la « cartographie profonde » comme approche méthodologique de l’écriture basée sur le lieu, intégrant l’observation géographique au récit personnel et au contexte historique. La dérive à travers Dieppe exemplifie la cartographie profonde, où la marche, la photographie et la réflexion favorisent une compréhension stratifiée de la ville.
Simultanément, la dimension poétique du lieu mérite d’être reconnue dans l’analyse académique. Les réflexions de Reed (1946) sur le paysage et la mémoire illustrent comment le langage poétique révèle des relations subtiles entre les individus et les environnements que la description conventionnelle pourrait négliger. Ainsi, la dérive fonctionne à l’intersection de la recherche et de la pratique esthétique, générant des connaissances par l’expérience incarnée.
En fin de compte, revenir à Dieppe après trente ans révèle que les lieux fonctionnent comme des assemblages dynamiques de mémoire, d’infrastructures et de forces environnementales. Le port, les rues et le littoral ne sont pas des arrière-plans statiques mais des participants évolutifs dans des processus continus d’individuation et de devenir relationnel. Par l’observation en dérive, le praticien audiovisuel s’intrique dans ces processus, expérimentant la ville non pas comme un objet de documentation mais comme un partenaire co-constitutif dans la production de sens.
La dérive fonctionne ainsi non seulement comme une méthode exploratoire mais aussi comme un cadre pour comprendre l’habitation humaine et interpréter les environnements dans un monde post-humain. La marche à travers Dieppe constitue à la fois une redécouverte personnelle et une pratique de recherche, révélant la convergence de l’art, de la matérialité et de l’affect dans la formation continue du lieu.

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Bibliographie
Baker, C. (2019) « From postmodernism to posthumanism: The photographed animal », Membrana, 6(1), pp. 66 à 71.
Baker, C. (2025) « Efflorescence: How art transforms research », in Garland, M., Haynes, J., Gale, K., Bowstead, H. et Quinn, J. (eds.) Posthuman adventuring: Moments, movements, encounters. Londres : Routledge, pp. 107 à 126. Disponible sur : https://www.taylorfrancis.com/chapters/edit/10.4324/9781032698441-8/efflorescence-carole-baker (Consulté le : 1er février 2026).
Barad, K. (2007) Meeting the universe halfway: Quantum physics and the entanglement of matter and meaning. Durham, NC : Duke University Press.
Blok, V. (2024) « Materiality versus metabolism in the hybrid world: Towards a dualist concept of materialism as limit of post-humanism in the technical era », Philosophy and Technology, 37, 60. Disponible sur : https://link.springer.com/article/10.1007/s13347-024-00751-x (Consulté le : 20 février 2026).
Celis Bueno, C. et Schettini, C. (2022) « Transindividual affect: Gilbert Simondon’s contribution to a posthumanist theory of emotions », Emotion Review, 14(2), pp. 121 à 131.
Haraway, D. (2003) The companion species manifesto: Dogs, people, and significant otherness. Minneapolis : University of Minnesota Press.
Manning, E. (2015) Artfulness. Cambridge, MA : MIT Press.
Mansfield, C., Shepherd, D. et Wassler, P. (2021) « Deep mapping and emotion in place-writing practice », in Scribano, A., Camarena Luhrs, M. et Cervio, A. L. (eds.) Cities, capitalism and the politics of sensibilities. Cham : Palgrave Macmillan, pp. 97 à 114. Disponible sur : https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-030-58035-3_6 (Consulté le : 17 février 2026).
Reed, H. (1946) A map of Verona: Poems. Londres : Jonathan Cape.
Simondon, G. (2020) Individuation in light of notions of form and information. Traduit par T. Adkins. Minneapolis : University of Minnesota Press.


